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Le Machiavel du Prince-Président

Le Machiavel du Prince-Président

Le Président actuel de la France joue au « chamboule-tout » à la fois avec le monde politique et avec le monde médiatique. Dans le premier des hommes et des femmes classés à gauche ont accepté l’invitation du Président à le rejoindre, discréditant ainsi les convictions affichées de certains aux yeux des électeurs, en faisant sortir de l’ombre d’autres, provoquant désillusions, sentiments de trahison et surtout, de fortes divisions. Mais la perplexité n’est pas moins grande à droite, pour les vieux baroudeurs de la politique comme pour les électeurs : voir au gouvernement Fadela Amara et son « franc parler des banlieues », ou la « toute noire » Rama Yade, fait grinçer bien des dents, et pas seulement chez les anciens électeurs de Le Pen. Voir l’austère François Fillon défendre « sa » ministre de la ville contre certaines attaques, ou Christine Boutin accompagner celle qu’on appelle ici et là « Fadela blabla » ne manque pas de sel.

Les effets de ce chamboule-tout se répercutent parmi une bonne partie des spécialistes et experts de la politique, qui ont du mal à encadrer le Président de tous les français, à lui attribuer un cadre préconçu. A l’exception de quelques rares analystes qui tentent de cerner l’originalité du phénomène, la plupart des autres comparent le comportement du Président actuel à ce qu’il « devrait normalement être » notamment en référence à ses prédécesseurs : de Gaulle ne se serait jamais baladé dans les rues en short et, bien que catholique pratiquant, ne mélangeait pas la religion et les affaires de l’Etat, Mitterand n’aurait jamais ainsi étalé sa vie privée, etc. Son modèle serait-il plutôt Napoléon ? Mais alors lequel, le 1er ou le 3ème ? Ne serait-ce pas Kennedy, Berlusconi, Tony Blair ? Par rapport à la répartition « normale » des rôles entre Président et Premier Ministre, les commentaires sont du même tonneau. La semaine même où commençaient les grèves préparant les négociations sur le nouveau contrat de travail, où le Monde titrait « François Fillon est prêt au combat » et où le Président de la République s’est tenu remarquablement en retrait, une émission de la Chaîne Parlementaire s’intitulant « le complexe du second » affirmait que dans le nouveau couple présidentiel le Président se mettait directement en avant sur tous les dossiers, ne laissant même plus le rôle traditionnel de fusible à son Premier ministre.

On passe ainsi son temps à souligner toutes les « contradictions » de la politique actuelle par rapport aux promesses électorales, de la part d’un homme qui en a appris par son mentor Pasqua la valeur. D’un côté, la mise en avant du « pouvoir d’achat », de l’autre, une augmentation du sien de 170%, ses vacances de luxe et ses amis milliardaires, l’étalage de sa vie privée. Tout cela « ne va pas ensemble ». Comme si la politique n’était pas par définition l’art de manipuler les contradictions, de s’adresser à plusieurs catégories de la population à la fois, de lancer des messages aux multiples sens pour ratisser aussi large que possible (Mitterand était passé maître en la matière). Comme si par ailleurs une partie des pauvres n’admire pas les puissants, leur « roublardise », leur capacité à se mettre au-dessus des lois ! Il n’est pas rare dans les salons où se font coiffer les femmes modestes de la toute petite bourgeoisie ayant voté pour Nicolas Sarkozy qu’on s’exclame « il n’a pas droit au bonheur lui aussi !? ». Il n’y a pas que les professionnels de la politique à être attirés par les « ors de la République » : des revues comme Gala ou Voici ne sont pas lues par les riches.

Le dernier scandale en date est celui des discours du Président de la France laïque sur la religion, à Latran puis à Riyad : quel outrage ! La revue Marianne titre même « Le fou de Dieu » : comme si, à l’instar de Bush, Nicolas Sarkozy avait eu une illumination religieuse !

Plutôt que d’analyser la singularité de cette nouvelle politique, ces approches l’évaluent à l’aune de ce qu’on a connu, et lui prévoient à la fois le pire des avenirs tout en mettent le Président sur un piédestal car il ne « ressemble à aucun autre ». N’a-t-on pas même entendu un « psy » affirmer que « Nicolas Sarkozy n’a pas de surmoi », parce qu’il « ne se censure pas », en en faisant une espèce de surhomme ? On juge la politique au nom de normes morales, alors qu’à l’instar de la guerre il s’agit du domaine le moins normatif qui soit.

Faisons à l’encontre de ces approches l’hypothèse suivante : le Président de la France poursuit une stratégie d’américanisation de la « mentalité française », basée sur une tactique délibérée de provocation et sur les leçons que lui a inspirées la lecture du Prince de Machiavel dont il partage le prénom.

A l’opposé de l’un de ses modèles (Bush), Nicolas Sarkozy étudiant, travaillait dur (comme il continue à le faire), ne buvait comme aujourd’hui que de l’eau et lisait des livres et étudiait des dossiers pendant que d’autres faisaient la noce (car il a probablement un Surmoi féroce). Il aurait dit un jour « ce n’est pas de durer qui m’intéresse, mais d’avancer ». L’idéal de la « modernité » de Nicolas Sarkozy est fortement inspiré de l’Amérique, dont l’appui pris sur la religion fait partie. Mais cet ideal implique une stratégie systématique de provocation voire de destruction à l’égard de tous ces « tabous ringards » de la société française que sont : la laïcité, le principe d’égalité, la démocratie, l’opposition droite/gauche, etc. On a vu cette stratégie à l’oeuvre dans la rhétorique mobilisée lors de sa dernière conférence de presse, notamment à l’égard de Laurent Joffrin : tourner systématiquement en dérision les questions des journalistes, traités en imbéciles pour mettre les rieurs de son côté. Il n’est pas sûr du tout que le Président ait fait une « boulette » comme on l’a alors prétendu, en croyant réellement qu’il n’y a de monarchie qu’héréditaire

Les leçons tirées de Machiavel ont été très visibles lors des trois campagnes électorales différentes que le candidat Sarkozy a su mener : très à droite, au centre, et même à gauche (Jaurès !). Machiavel : le prince doit savoir mettre en retrait son propre caractère pour s’adapter aux circonstances, et « la fin justifie les moyens » (« la première campagne se gagne avec les électeurs de le Pen », donc « laissez tomber vos vieux principes »). La devise « diviser pour régner » s’appliquait déjà dans cette campagne mais plus encore par la suite. Si le candidat Sarkozy a su créer la surprise par son attitude très calme durant le débat télévisé avec son adversaire Ségolène Royal, ou en se mettant en retrait durant les semaines de grève et de négociation, c’est que le prince doit savoir être « à la fois lion et renard », et « ne pas s’attirer la haine du peuple », en faisant jouer à l’occasion le rôle du « méchant » à son Premier Ministre. Mais il a tout aussi bien pu s’inspirer de cette devise de Sun Tzu : « sois insaissiable : ne sois pas là où tes ennemis t’attendent, et apparais là où ils ne t’attendent pas ». Tout au long du Prince, Machiavel insiste sur le fait que s’il veut garder le pouvoir, le prince doit « brider les Grands » en prenant appui sur le peuple. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, faire venir des « représentants de la banlieue » au gouvernement, nommer des ministres « de gauche » et des experts contre les Grands de son propre camp, aller dans les usines ou « se battre » verbalement avec des pêcheurs, relève de cette tactique, formulée un jour par François Fillon : « le microcosme s’agite, pendant que le peuple travaille ».

L’usage de la religion se trouve lui aussi formulé dans l’oeuvre de Machiavel, qui écrit à propos des « principautés ecclésiastiques » qu’elles « se trouvent soutenues par les structures très anciennes de la religion, et celles-ci se sont révélées si fortes et de si haute qualité qu’à elles seules elles préservent leur prince, quel que soit son comportement ». Mais dans bien d’autres passages Machiavel indique que même si le prince n’y adhère pas, la religion est un « instrument » du pouvoir (tout comme la morale). Et le sociologue Durkheim n’écrit pas autre chose, pour un type de société donné.

En s’inspirant de telles analyses, que le Président interprète à sa façon, on peut évidemment se tromper, commettre des erreurs d’appréciation, et surtout, ne pas réellement « maîtriser » ses penchants. Parmi eux le désir profond de provoquer des gens qu’on prend pour des « imbéciles » (on connaît le langage « choc » du Président dans les coulisses, et du temps où il était ministre de l’Intérieur), et d’être « bras dessus bras dessous » avec les Grands de ce monde (voir la récente scène tragi-comique, digne de Tati, où le Président tente d’embrasser le Premier Ministre indien, qui repousse ses avances). On peut lancer des « ballons d’essai » et découvrir que les résistances sont trop fortes. Mais je ne crois pas qu’il s’agisse d’une simple « agitation permanente » un peu névrotique. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une stratégie de provocation délibérée et calculée, à l’égard de tout ce qui, selon le Président actuel, est out of time en France. Que cela frise parfois la fuite en avant systématique, tout juste freinée par moments, invite à garder en mémoire le slogan de campagne du candidat Sarkozy : « tout est possible ! ». Ce slogan évoque celui de Napoléon 1er, « impossible n’est pas français ». Il a été noté dans une lettre durant la campagne d’Allemagne en 1813, juste après le désastre de celle de Russie et deux ans avant Waterloo. A suivre donc.

Frederik Mispelblom Beyer, professeur de sociologie, université d’Evry. Dernier ouvrage paru : Travailler c’est lutter, l’Harmattan, 2007 (site web : www.encadrer-et-manager.com).

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