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Les enseignants sont aussi des encadrants

Certains enseignants d’université (il s’agit d’une filière de sociologie) structurent le semestre autour de l’organisation d’exposés oraux, de sorte que tout le cours s’organise autour d’eux. Cette organisation qui « met les étudiants au travail », est une forme d’ encadrement propre à l’enseignement. Dans un TD, le procédé est le suivant : un groupe de deux ou trois étudiants prépare un texte, qu’ils présentent à l’oral pendant vingt minutes voire plus. Ils prennent la place de l’enseignant, qui quant à lui se retire généralement au fond de la salle de classe. Les étudiants exposent, les autres prennent des notes en principe, puis l’enseignant pose des questions en second lieu, avant de reprendre oralement certains éléments de l’exposé. On observe spontanément que les discours tenus et les mots employés n’ont pas toujours la même valeur. Ainsi, les prises de notes des étudiants dans l’assistance sont relativement peu fréquentes lorsque ce sont leurs camarades qui parlent au tableau. Au mieux, on prendra en note le plan du texte, les concepts fondamentaux, le nom de plusieurs auteurs ou courants cités. Ces vingt minutes sont plutôt envisagées comme un moment de détente relative, dans le sens où l’enseignant est momentanément neutralisé, car les étudiants ne se sollicitent pas vraiment entre eux lors de ces exposés. De plus, la prise de notes peut être superficielle, par le fait que ce sont des camarades avec qui on a le loisir de converser ordinairement en dehors des cours qui ont la parole, ce qui entache d’emblée la crédibilité des propos – les exposants ayant les mêmes titres scolaires que dans l’auditoire.

La pression remonte d’un cran lorsque l’enseignant intervient après l’exposé pour établir de furtifs commentaires : le sentiment dominant dans l’assistance est une sorte de reprise en main de la situation par l’enseignant encadrant , unanimement reconnu comme étant le seul à détenir une forme de légitimité pour dispenser des savoirs, des connaissances, mais aussi ayant un pouvoir de sanction. Lorsque le chargé de TD intervient à nouveau, chaque étudiant ressent parfaitement que la situation présente comporte à nouveau de réels enjeux. Chacun est ainsi attentif aux commentaires prolixes ou laconiques de l’enseignant, l’attention est plus vive – ce qui est aussi dû à la plus grande assurance du chargé de TD lors de la prise de parole par rapports aux exposants. Dans un dernier temps, les exposants sont renvoyés à leur place, et l’enseignant effectue des reprises sur certains points du texte étudié : il s’agit là certainement du moment paroxystique du cours pour les étudiants. Précisons : jusqu’à présent, les propos des exposants ressemblaient davantage à de vagues mélopées, diffusés par la seule volonté du chargé de TD, et parce que ce dernier à conféré une autorité temporaire d’une demi-heure à une poignée d’étudiants. Or, le temps passe, et c’est seulement vers la fin de la séance de TD que tous les étudiants sentent que le cours débute réellement, la prise de notes étant à présent très régulière, résolument assidue, le cours légitime étant en quelque sorte ramassé sur le dernier tiers du temps.

C’est la position de l’enseignant au sein de l’institution universitaire qui lui octroie le pouvoir légitime de dispenser des enseignements. Or, lorsque ce dernier abandonne momentanément ses prérogatives au profit d’un petit groupe d’étudiants, les autres étudiants, habitués dans leur parcours scolaire à se subordonner constamment à la parole enseignante, ne transfèrent pas automatiquement cette légitimité momentanée sur leurs coreligionnaires. Le poids des mots n’est absolument pas le même lorsque l’énonciation émane de l’enseignant ou de l’étudiant, le premier incarnant une forme de Vérité devant laquelle on est contrait de s’incliner – malgré les désaccords possibles -, tandis que le second semble brasser un langage à mi-chemin entre l’exercice de vulgarisation de la connaissance et le pédantisme auprès de ses pairs. La crédibilité des paroles de l’exposant est dès lors faible, et de fait, la prise de parole des étudiants, que ce soit de la part des exposants ou de ceux qui écoutent, se résume généralement à une sorte de conflit étudiant/enseignant, antagonisme par lequel les premiers s’exercent à démontrer au second qu’ils possèdent une opinion propre, susceptible de faire vaciller la légitimité des propos tenus par l’enseignant. Ce rapport de force n’est pas sans rappeler l’analyse de Bourdieu sur la légitimité sociale du langage : l’institution confère, certes, une autorité à l’enseignant, assurant par là -même une valeur indéniable à la parole de celui-ci, dont les propos sont éminemment ressentis comme étant une vérité quasiment irrécusable. Les étudiants, qu’ils contestent ou prolongement les discours des enseignant, ne peuvent prétendre à acquérir pareille légitimité, et de fait, au cours d’un exposé banal, chacun respecte inconsciemment ces positions dans l’institution universitaire, en attribuant plus ou moins de valeur aux propos de celui qui parle selon ces critères, valorisant la parole de l’enseignant, et discréditant celle des autres étudiants en situation de cours.

On remarque que c’est le groupe lui-même (par le biais de chaque étudiant pris isolément) qui décide inconsciemment de la valeur des mots selon les situations, preuve de l’intériorisation des normes et valeurs du social, mais aussi de l’incorporation des rapports de force dans l‘espace social. Le langage réifie en quelque sorte ces rapports de force, inclinant les individus à observer strictement la légitimité du discours, en lui concédant une valeur particulière dans le positionnement de celui qui parle par rapport à l’institution. En cela, nous rejoignons Austin sur l’intérêt d’observer la place d’un individu par rapport aux instances légitimes pour saisir les réels enjeux du langage lors de l’énonciation, sans toutefois négliger la dimension conflictuelle des échanges sociaux, mis en exergue par Bourdieu.

J-L. Austin : Quand dire, c’est faire, Ed du Seuil, 1970

P. Bourdieu : Langage et pouvoir symbolique, Ed. du Seuil, 2001

Texte rédigé par trois étudiants en 3ème année de licence de sociologie, université d’Evry : LECLERE Caroline
LETOFFE Yoann
PETIT Sébastien

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